L’effet de la formation linguistique sur l’intégration économique des immigrés en France

Alexia Lochmann, économiste

Au milieu des années 2000, le gouvernement français a mis en place des mesures visant à améliorer l’intégration économique et sociale des immigrés et à leur donner la dignité garantie par la Déclaration universelle des droits de l’homme. Depuis 2007, chaque nouvel immigrant admis pour la première fois au séjour en France, âgé de plus de 16 ans et venant d’un pays non membre de l’Union européenne, doit signer un Contrat d’accueil et d’intégration (transformé depuis en Contrat d’Intégration Républicaine). Une formation linguistique y est proposée pour augmenter les chances de participer activement au marché du travail sans garantir pour autant un emploi stable. 

Barrière de la langue, barrière à l’in­té­gra­tion. Crédits : P. Yavuz – ICM

Le Contrat d’accueil et d’intégration (CAI), remplacé en 2016 par un nouveau Contrat d’Intégration Répub­li­caine, impo­sait une forma­tion civile aux insti­tu­tions françaises et aux valeurs de la République, une forma­tion linguis­tique et une session d’information sur la vie en France. Il four­nis­sait égale­ment une attes­ta­tion de compé­tences professionnelles.

En s’intéressant à la forma­tion linguis­tique, notre recherche, menée sous la direc­tion de Hillel Rapoport et Biagio Speciale au sein de l’École d’Économie de Paris (PSE), examine l’impact que l’ap­pren­tis­sage du français peut avoir sur l’intégration dans le marché du travail : l’obtention ou la recherche d’emploi, la prob­a­bilité d’être employé, d’avoir un contrat à durée indéter­minée, d’être impliqué dans un travail informel, et l’effet sur le revenu de l’individu. 

Nous avons travaillé sur la base de données de l’Enquête longi­tu­di­nale sur l’intégration des primo-arrivants (ELIPA), créée par le Ministère de l’Intérieur, qui suit sur trois années (2010, 2011 et 2013) le parcours d’intégration de 6 000 immi­grés ayant signé un contrat d’ac­cueil et d’in­té­gra­tion en 2009. Nos méth­odes économétriques relèvent prin­ci­pale­ment de la méthode dite de « régres­sion sur discon­ti­nuité », qui consiste à comparer les indi­vidus de part-et‑d’autre du seuil (ici le score au test linguis­tique préal­able) qui déter­mine la partic­i­pa­tion au programme de formation.

Apprendre le français aide à entrer sur le marché du travail

En 2010, 24 % des signataires du CAI étaient invités à suivre une forma­tion linguis­tique, leur niveau étant jugé trop faible après avoir passé le test de connais­sances de la langue française écrite et parlée. Nos recherches montrent que le nombre d’heures de forma­tion linguis­tique reçues augmente de manière signi­fica­tive la partic­i­pa­tion de l’immigrant à la popu­la­tion active. Avec 100 heures de forma­tion, la prob­a­bilité d’entrer sur le marché du travail augmente de 14,5 à 26,6 points de pour­centage. La prob­a­bilité moyenne pour les immi­grants de participer à la popu­la­tion active étant de 81 % en 2013, nos résul­tats montrent donc un effet assez remarquable. 

Les béné­fices de la forma­tion au français augmentent avec le niveau d’éducation de la personne, qui a lui-même un effet positif direct sur la partic­i­pa­tion à la popu­la­tion active. Les indi­vidus non alphabétisés tirent peu profit ou pas du tout des cours de langue, et les femmes ont tendance à béné­ficier moins de la forma­tion linguis­tique. C’est le cas aussi des indi­vidus au-dessus de l’âge médian.

Cepen­dant, participer à la popu­la­tion active ne signifie pas oblig­a­toire­ment un emploi stable. Nous ne trou­vons aucun effet signi­fi­catif de la forma­tion linguis­tique sur la prob­a­bilité d’être employé, d’avoir un CDI, d’avoir un travail même informel, ou sur le revenu par tête du ménage. Participer à des cours de langue semble même avoir un impact légère­ment négatif sur le fait d’avoir un emploi à temps plein, peut-être parce qu’apprendre une langue demande du temps libre. Il est prob­able que la période de notre étude (3 ans) est trop courte pour perme­ttre de capter les effets à long terme de la maîtrise de la langue, et donc la tran­si­tion entre la simple partic­i­pa­tion au marché du travail (qui inclut la recherche d’emploi) au fait d’avoir à un emploi pérenne.

Une formation linguistique ne garantit pas l’intégration

Dans l’enquête ELIPA, 70 % des indi­vidus qui ont suivi une forma­tion linguis­tique ne pensent pas que celle-ci était suff­isante pour apprendre le français, et à peu près le même pour­centage aurait aimé avoir plus d’heures d’enseignement. D’ailleurs, les cours de langue ne semblent pas avoir d’im­pact signi­fi­catif sur le niveau du français parlé et écrit. Le français de ceux qui ont suivi des cours n’est pas meilleur en 2013 que celui de ceux qui n’en ont pas suivis, sauf pour les immi­grants dont la langue mater­nelle n’est pas trop éloignée du français. 

En outre, on pour­rait s’attendre à ce qu’une forma­tion linguis­tique se traduise par une augmen­ta­tion plus impor­tante du taux d’emploi ou donne accès à de nouveaux réseaux d’amis, notam­ment français, mais ce n’est pas ce que nous trouvons. 

Nous avons égale­ment tenté d’évaluer si la forma­tion linguis­tique délivrée dans le cadre du CAI avait un effet positif sur les percep­tions qu’ont les indi­vidus eux-mêmes de leur inté­gra­tion ; là encore les effets sont plutôt négatifs, en lien peut-être avec une décep­tion ou une démo­ti­va­tion après avoir réalisé que les cours de langue ne les aident pas à trouver un emploi. Les immi­grés qui ont suivi des cours ne déclarent pas maîtriser mieux les compé­tences linguis­tiques que les autres et expri­ment plutôt un moindre « senti­ment d’être chez soi » en France et un moindre intérêt pour la poli­tique française. 

Des cours pour s’ouvrir à la vie en France

Enfin, et pour conclure sur une note posi­tive, la forma­tion linguis­tique semble avoir un effet sur ce que nous appelons le canal de l’in­for­ma­tion. Avant, pendant et après les cours, les partic­i­pants peuvent en prof­iter pour échanger sur leurs expéri­ences en France et se donner des conseils impor­tants sur la vie quoti­di­enne et le marché du travail. Cet échange implique non seule­ment les partic­i­pants, mais aussi l’en­seignant qui peut devenir une référence directe et une source d’in­for­ma­tion acces­sible exclu­sive­ment aux partic­i­pants. Un effet positif des cours de français est observé sur la recherche d’un travail (via Pôle Emploi), l’ob­ten­tion du permis de conduire ou la demande de recon­nais­sance du dernier diplôme univer­si­taire. Ces constata­tions ampli­fient notre compréhen­sion des cours de langue comme moyen de faciliter l’intégration. 

Depuis le nouveau plan d’intégration de 2016, les cours de langue du Contrat d’Intégration Répub­li­caine (CIR) proposent une forma­tion plus avancée. Le CIR prévoit des parcours de 50, 100 ou 200 heures selon les besoins, pour atteindre un niveau (A1), supérieur à celui de l’an­cien CAI. La forma­tion est plus person­nal­isée, et prévoit des cours plus inter­ac­tifs et basés sur l’utilisation des nouvelles tech­nolo­gies. Afin de favoriser l’insertion profes­sion­nelle, certaines parties de la forma­tion se concen­trent sur la vie pratique, publique et profes­sion­nelle en France. Le gouverne­ment organise égale­ment des cours gratuits de niveaux A2 et B1, requis pour renou­veler le permis de séjour « pluri­an­nuel » et pour la procé­dure de natu­ral­i­sa­tion. Pour analyser si ce change­ment de poli­tique d’in­té­gra­tion est béné­fique pour l’in­té­gra­tion des immi­grants, de nouvelles vagues de l’enquête ELIPA sont actuelle­ment en cours de réalisation.

Pour aller plus loin
L’auteure 

Alexia Lochmann est doctor­ante en économie à la Paris School of Economics et à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle est fellow de l’Institut Conver­gences Migrations. 

Citer cet article

Alexia Lochmann, « L’effet de la forma­tion linguis­tique sur l’intégration économique des immi­grés en France », in : Nelly El-Mallakh et Hillel Rapoport (dir.), Dossier « Migra­tion, inté­gra­tion et culture : approches économiques », De facto [En ligne], 20 | Juin 2020, mis en ligne le 15 Juin 2020. URL : https://​www​.icmi​gra​tions​.cnrs​.fr/​2​0​2​0​/​0​6​/​0​8​/​d​e​f​a​c​to-020 – 01/

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