Déconstruire le mythe de l’« appel d’air »

1 juillet 2021

Alors que la France entre progres­sive­ment dans une période de campagne élec­torale pour les élec­tions prési­den­tielles, les tenants de poli­tiques d’immigration et d’accueil plus restric­tives les jugent néces­saires pour empêcher un « appel d’air ».

Une expression récurrente dans le débat public depuis les années 2000

Si la généalogie de cette expres­sion est diffi­cile à retracer, elle semble s’être imposée dans le débat public aux débuts des années 2000, à l’époque du camp de Sangatte à Calais[i]. Elle cristalli­sait alors les oppo­si­tions entre l’Etat, craig­nant une « concen­tra­tion que l’on ne pour­rait plus maitriser »[ii], et les asso­ci­a­tions d’aides aux migrants, plaidant pour une mise à l’abri immé­diate et sans condi­tion. De manière générale, cette expres­sion est souvent asso­ciée à celles de « submer­sion » ou de « vague » migra­toire, de « grand remplace­ment » et « d’invasion ». Autant d’expressions qui, selon le chercheur François Gemenne, « déshu­man­isent les migrants » et n’abordent les migra­tions que comme « un prob­lème à résoudre »[iii].

Politis, Dossier : « Réfugiés, le mythe de l’appel d’air », 27 avril 2017

Au-delà de ses diverses util­i­sa­tions, la thèse de l’« appel d’air » est fondée sur l’idée que les poli­tiques d’im­mi­gra­tion et d’ac­cueil sont déter­mi­nantes dans le choix des indi­vidus à migrer et à se rendre dans tel ou tel pays. Elles joueraient un rôle clé d’incitation ou de dissua­sion, impac­tant les trajec­toires migra­toires. En simpli­fiant à l’extrême, plus les fron­tières seraient ouvertes et les condi­tions d’accueil favor­ables, plus l’effet inci­tatif – et donc l’appel d’air – serait fort.

Or, cette expres­sion « qui trouve sa source dans un prétendu bon sens popu­laire »[iv], n’est pas véri­fiée par les travaux de recherche.

Les principaux moteurs de départ : la situation dans les pays d’origine et les facteurs individuels

Tout d’abord, plusieurs études montrent que ce sont beau­coup moins les condi­tions d’arrivée (souvent mauvaises) qui attirent, mais la situ­a­tion dans les pays de départ où se mêlent l’absence d’espoir, le chômage massif des jeunes et parfois aussi la guerre et l’insécurité.[v]

A cela s’ajoutent les facteurs indi­viduels, notam­ment le capital économique et social. Cris Beau­chemin, démo­graphe, rappelle ainsi qu’en majorité, ce sont les personnes les plus favorisées qui arrivent en Europe et en France[vi].

Les intentions de retour freinées par les politiques migratoires restrictives

Par ailleurs, fait trop souvent oublié, lorsqu’elles arrivent en Europe, nombreuses sont les personnes immi­grées à avoir l’intention de retourner dans leur pays. C’est ce que montrent les données des enquêtes MAFE (Migra­tions entre l’Afrique et l’Europe), présen­tées par la démo­gra­phie Marie-Laurence Flahaux[vii] : « c’est par exemple le cas de la moitié des migrants séné­galais et congo­lais qui sont arrivés en Europe entre 1960 et 2009. ».

Vidéo de Marie-Laurence Flahaux pour Migra­tions en Questions 

Or, il y a une tendance à la baisse des retours pour des motifs famil­iaux ou profes­sion­nels – qui sont les prin­ci­paux motifs de retours – notam­ment du fait du durcisse­ment des poli­tiques migra­toires. Il est par exemple très compliqué pour les ressor­tis­sants de nombreux pays africains d’obtenir un visa de sorte que s’ils rentrent, ils savent qu’il leur sera très diffi­cile de migrer à nouveau[viii].

En contraig­nant forte­ment, voire en empêchant la circu­la­tion des personnes immi­grées entre leur pays d’origine et le ou les pays de desti­na­tion, la ferme­ture des fron­tières favorise les instal­la­tions défini­tives[ix]. Un résultat inverse à ce que recherchent les défenseurs de poli­tiques migra­toires restrictives.

Asile, liens familiaux, sauvetage en mer : y‑a-t-il « appel d’air » ?

Ainsi, l’effet inci­tatif peut jouer dans un contexte de ferme­ture général­isée dans lequel certains pays ou régions plus ouvertes peuvent alors faire figure d’ex­cep­tion[x]. De même, dans un contexte où les voies légales de migra­tion sont très réduites, la demande d’asile peut constituer la seule perspec­tive de voir le séjour régu­larisé. S’agissant précisé­ment des poli­tiques d’asile, le taux de recon­nais­sance du statut de réfugié peut jouer un rôle attractif, mais une étude a montré que cet effet est très limité et qu’il ne s’apparente en rien à un appel d’air.[xi]

Plusieurs autres facteurs comme l’existence de réseaux de soli­darité, l’at­trac­tivité économique et sociale du pays, les réseaux sociaux ou encore la langue parlée, déter­mi­nent forte­ment les trajec­toires migra­toires et le choix de se rendre dans tel ou tel pays. Si les liens sociaux et famil­iaux établis dans les pays de desti­na­tion jouent un rôle majeur pour orienter les flux, il ne faut cepen­dant pas croire que les regroupe­ments sont systé­ma­tiques. Plusieurs études ont ainsi montré que parmi les migrants africains installés en Europe, seule une minorité se fait rejoindre par enfants[xii] et conjoints[xiii].

Enfin, une autre poli­tique souvent décriée comme favorisant « l’appel d’air » : les sauve­tages en mer. Or, d’après les travaux disponibles, il n’existe pas de lien avéré entre la présence des navires de sauve­tage et le nombre de traver­sées mais que d’autres facteurs sont déter­mi­nants, comme la météo ou la situ­a­tion sécu­ri­taire en Libye[xiv].

En revanche, il est avéré que les mesures prises par les gouverne­ments pour prévenir ce supposé « appel d’air », telles que la dégra­da­tion des condi­tions d’accueil ou la réduc­tion des voies de migra­tions légales, portent atteintes aux droits et à la dignité des personnes[xv]. Par rico­chet, ces mesures soulèvent aussi un enjeu d’ordre et de santé public, parti­c­ulière­ment avéré dans le contexte actuel de crise sanitaire.

Sources :

[i] Ingrid Merckx, « Un droit à l’hospitalité » dans Politis, Dossier : « Réfugiés, le mythe de l’appel d’air », 27 avril 2017 https://​bit​.ly/​3​j4G9jn

[ii] Propos de Jérôme Vignon co-auteur d’un rapport sur la situ­a­tion à Calais adressé au ministre de l’Intérieur en 2015 154000418.pdf (vie​-publique​.fr) et cité dans le dossier susmentionné.

[iii] Inter­view de François Gemenne dans Politis, Dossier : « Réfugiés, le mythe de l’appel d’air », 27 avril 2017 https://​bit​.ly/​3​j4G9jn

[iv] Idem.

[v] Catherine Wihtol de Wenden, « L’ouverture des fron­tières créé-t-elle un appel d’air ? », dans Migrants, migra­tions, 50 ques­tions pour vous faire votre opinion, coor­donné par Hélène Thiollet https://​bit​.ly/​2​RiThpI

[vi] Inter­view de Cris Beau­chemin, démo­graphe, dans le Monde « L’immigration réagit-elle aux ‘appels d’air’ ? » https://​bit​.ly/​2​SKgEJ4

[vii] Migra­tions en Ques­tion, « Les migrants africains retour­nent-ils dans leur pays d’origine ? », Vidéo de Marie-Laurence Flahaux, démo­graphe à l’IRD et Fellow de l’Institut Conver­gences Migra­tions https://​bit​.ly/​3​5KEebR

[viii] Migra­tions en Ques­tion, « Les migrants africains retour­nent-ils dans leur pays d’origine ? », Vidéo de Marie-Laurence Flahaux, démo­graphe à l’IRD et Fellow de l’Institut Conver­gences Migra­tions https://​bit​.ly/​3​5KEebR

[ix] Inter­view de Cris Beau­chemin, démo­graphe, dans le Monde « L’immigration réagit-elle aux ‘appels d’air’ ? » https://​bit​.ly/​2​SKgEJ4

[x] Migra­tions en Ques­tion, « Qu’est-ce que l’appel d’air ? », Vidéo de Pascal Brice, ancien directeur de l’Ofpra et prési­dent de la Fédéra­tion des acteurs de la soli­darité https://​bit​.ly/​3​pexQ5O

[xi] Weber, Hannes. 2018. ‘Higher Accep­tance Rates of Asylum Seekers Lead to Slightly More Asylum Appli­ca­tions in the Future’. Demo­graphic Research 39 (47): 1291 – 1304. https://​doi​.org/​1​0​.​4​0​5​4​/​D​e​m​R​e​s​.​2​0​1​8​.39.47.

[xii] González-Ferrer, Amparo, Pau Baizán, and Cris Beau­chemin. 2012. ‘Child-Parent Sepa­ra­tions among Sene­galese Migrants to Europe : Migra­tion Strate­gies or Cultural Arrange­ments?’ The Annals of the Amer­ican Academy of Polit­ical and Social Science 643(1):106 – 33.

[xiii] Beau­chemin, Cris, Jocelyn Nappa, Bruno Schoumaker, Pau Baizan, Amparo González-Ferrer, Kim Caarls, and Valentina Mazzu­cato. 2015. ‘Reuni­fying versus Living Apart Together across Borders : A Compar­a­tive Analysis of Sub-Saharan Migra­tion to Europe’. The Inter­na­tional Migra­tion Review 49(1):173 – 99. doi : 10.1111/imre.12155.

[xiv] Stein­hilper, E. and Grui­jters, R. (2017) Border Deaths in the Mediter­ranean : What We Can Learn from the Latest Data. Avail­able at : https://​bit​.ly/​2​RBtAjV.

[xv] Migra­tions en Ques­tion, « Qu’est-ce que l’appel d’air ? », Vidéo de Pascal Brice, ancien directeur de l’Ofpra et prési­dent de la Fédéra­tion des acteurs de la soli­darité https://​bit​.ly/​3​pexQ5O