Désinfox #25 : Interroger l’intégration des personnes immigrées en France par le prisme de l’éducation

L’intégration des personnes immi­grées en France est un sujet récur­rent du débat public en France. Or, avant de parler du succès (ou de l’échec) de l’intégration des immi­grés en France, posons-nous d’abord la ques­tion, de savoir ce qu’est l’intégration. Puis, nous inter­ro­ge­rons ce concept à la lumière des parcours d’enfants syriens et leurs familles exilées en France. 

Par Liyun WAN, Fellow de l’Institut Conver­gences Migrations

L’une des clés dites d’intégration est la maîtrise de la langue © Depositphotos/​Tous droits réservés

L’in­té­gra­tion de tous et toutes, pas seule­ment des personnes immigrées

La notion clas­sique de l’intégration, théo­risée par Durkheim (1980), désigne les modes d’attachement des indi­vidus à la société basés sur leur volonté de « vivre ensemble ». Il enten­dait ainsi l’intégration comme une fabrique des futurs citoyens et citoyennes. L’intégration concerne tous les citoyens et citoyennes dans la société ; pas seule­ment les personnes immigrées.

Aujourd’hui, l’usage du terme dans le débat public tend à se réduire aux personnes immi­grées et à leurs enfants. L’émergence des poli­tiques d’intégration ne repose pas toujours sur les mêmes signi­fi­ca­tions que celles employées en socio­logie. Selon Schnapper (2007, p.21), il faut « distin­guer clai­re­ment […] les poli­tiques d’in­té­gra­tion (au sens de policy […] ) et le fait socio­lo­gique du processus d’intégration ».

Tiberj (2014) a souligné que le processus clas­sique d’intégration des personnes immi­grées « se décom­pose en plusieurs étapes avec succes­si­ve­ment l’intégration écono­mique (obtenir un emploi), la maîtrise de la langue, puis le processus d’acculturation qui vise à la maîtrise par l’impétrant des normes, coutumes et valeurs de la société à inté­grer et le processus d’ascension sociale ». Ce processus n’est pas linéaire, mais inter­actif : le succès (ou l’échec) d’un processus d’intégration ne dépend pas seule­ment de la personne elle-même, mais aussi de la société dans laquelle il/​elle cherche à s’intégrer.

Plus de deux siècles d’immigration vers la France

Depuis au moins deux siècles, la France, vue de l’ex­té­rieur comme « pays de la liberté et des droits de l’Homme » et pros­père, a attiré d’im­por­tants flux migra­toires de diverses natures : ouvriers agri­coles flamands, Polo­nais dans l’industrie, Russes-blancs, anti­fas­cistes italiens puis répu­bli­cains espa­gnols, Juifs alle­mands et d’Eu­rope centrale…

Lors de la forte crois­sance écono­mique d’après-guerre, les pays euro­péens, dont la France, ont massi­ve­ment recruté leur main-d’œuvre depuis les anciennes colo­nies, tandis qu’un million de Pieds-Noirs ont quitté l’Al­gérie indé­pen­dante en 1962.

Après le choc pétro­lier des années 1970, l’« inté­gra­tion des immi­grés et leurs descen­dants » est devenue un sujet polé­mique, tout comme les poli­tiques publiques d’intégration qui répondent aux « problèmes » des « jeunes de la seconde géné­ra­tion » , eux-mêmes liés aux « problèmes » des quar­tiers, à l’échec scolaire et au chômage.

L’éducation un levier d’intégration clé, pour­tant peu mis en avant

Cepen­dant, en s’intéressant au seul domaine de l’éducation, des recherches empi­riques montrent régu­liè­re­ment que les enfants d’ori­gine immi­grée réus­sissent mieux à l’école que ceux des enfants de familles fran­çaises du même milieu socio-profes­sionnel (Zeroulou 1985, Brin­baum et Delcroix 2016). Cela signifie que leurs parents – même illet­trés – ont pour eux des aspi­ra­tions scolaires plus élevées et se mobi­lisent davan­tage pour leur scolarité.

Pour autant, les parents immi­grés occupent statis­ti­que­ment des posi­tions socio­pro­fes­sion­nelles subal­ternes, rédui­sant struc­tu­rel­le­ment les chances de réus­site scolaire des enfants.

Les parcours scolaires d’enfant syriens en France comme témoins des parcours d’exil et d’intégration de leurs familles

Ce constat général s’observe notam­ment au sujet de familles de réfu­giés syriens qui arrivent en France depuis 2011. Parmi une dizaine de familles d’origine popu­laire [1]Dans le cadre de la thèse en cours de Wan, Liyun « Les effets des poli­tiques d’ac­cueil sur l’in­té­gra­tion des familles de réfu­giés syriens en France et en Alle­magne. Une recherche ethno­gra­phique compa­ra­tive », Univer­sité de Stras­bourg, sous la direc­tion de Cathe­rine Delcroix. L’en­quête de terrain adopte une approche … Lire la suite , les obstacles scolaires rencon­trés par les enfants syriens sont surtout liés à leur parcours migra­toire : des années inter­rom­pues ou non-scola­ri­sées, les effets psycho­lo­giques de la guerre et les condi­tions d’exil ne leur permettent pas d’être évalués puis insérés comme des élèves clas­siques. L’âge de l’obligation scolaire constitue un seuil de préca­rité : passé 16 ans, ils sont souvent évalués comme « insuf­fi­sant en fran­çais » [2]L’expression est tirée des entre­tiens de la rencontre avec un conseiller d’orientation., et orientés vers la voie profes­sion­nelle après la seconde.

Asma [3]Pour protéger l’identité des enquêtés, des pseu­do­nymes leur ont été attri­bués., jeune fille syrienne de 20 ans est arrivée en France en 2015 après deux ans en Turquie. Après 4 ans de rupture scolaire en exil, elle a redoublé son année de Termi­nale à Stras­bourg, obtenu son Bac scien­ti­fique, et est aujourd’hui inscrite en licence.

« Quand j’étais au lycée, le conseiller m’a dit « de toute façon, tu n’as pas le niveau ». Les gens qui étaient avec moi en UPE2A[4]UPE2A, Une Unité péda­go­gique pour élèves allo­phones primo-arri­vants, ils ont tous fait un bac pro. Tous, sauf moi.

Le père d’Asma, ouvrier du bâti­ment, a insisté pour que tous ses enfants – cinq frères et sœurs – saisissent l’op­por­tu­nité de faire des études supé­rieures en France. Selon C. Delcroix (2013), les parents qui se mobi­lisent pour que leurs enfants réus­sissent leurs parcours scolaires essaient de leur trans­mettre le goût des études, le courage dans l’effort, la débrouille, et comment garder le moral. Il s’agit de « ressources subjec­tives » qui peuvent aider à lever un certain nombre d’obstacles.

« On vient de Damas, en fait, du village à côté. Si main­te­nant j’étais encore en Syrie, je serais déjà mariée avec des enfants comme mes cousines. Main­te­nant, je fais des études à l’Université, je veux devenir traduc­trice, je n’ai jamais osé l’imaginer. »

Le parcours d’Asma montre comment un système scolaire d’éva­lua­tion et de sélec­tion peut être présenté comme le premier seuil d’accès aux diplômes, dont les plus valo­risés consti­tuent un préa­lable à l’insertion profes­sion­nelle. Les ressources mobi­li­sées par les familles nour­rissent des stra­té­gies de résis­tance à ce système.

Du même âge qu’Asma, Nour est venue en France avec sa famille après 3 ans en Turquie. Elle a perdu trois frères et sœurs et sa mère a perdu une jambe pendant la guerre. A l’âge de 60 ans, son père peine à trouver un travail, malgré plusieurs tenta­tives. Nour a trouvé un emploi de cais­sière dans un commerce turc de la ville :

« Je suis heureuse de mon travail. Le plus impor­tant est que je peux enfin gagner de l’argent, je peux aider la famille, notre vie s’est améliorée. Je me sens indé­pen­dante et forte, j’aurai bientôt mon permis de conduire, notre vie ira de mieux en mieux. »

Parmi ces familles syriennes issues des milieux popu­laires, les aspi­ra­tions scolaires ne sont pas homo­gènes. Certaines familles voient l’école en France comme une oppor­tu­nité de « faire des études supé­rieures » pour « avoir un meilleur avenir », voire une possi­bi­lité d’ascension sociale, tandis que d’autres se contentent de « trouver rapi­de­ment un emploi », de « soutenir la famille » et de « vivre avec respect et dignité ». Cette vision fami­liale subjec­tive de la « réus­site »[5]Wolff a montré l’importance de prendre en compte du le senti­ment subjectif de réus­site à propos de la mobi­lité sociale. Attias-Donfut, Clau­dine, et Fran­çois-Charles Wolff. « La dimen­sion subjec­tive de la mobi­lité sociale ». Popu­la­tion (french edition), 2001, 919‑58. des enfants est liée à l’en­semble du parcours et de la situa­tion d’une famille. Elle diffère de celle de l’ins­ti­tu­tion scolaire, fondée sur un modèle socio­cul­turel dominant.

Partant de la réus­site scolaire, la « réus­site d’intégration » et le « niveau d’intégration » relève le point de vue du domi­nant sur le dominé, et sépare en droit les « immi­grés » et les « natio­naux ». En recou­pant les diffé­rents parcours des indi­vidus, on remarque à quel point l’usage actuel du terme est limité. Il importe de repenser l’intégration par sa défi­ni­tion socio­lo­gique : comment vivent ensemble les indi­vidus et les groupes sociaux dans le terri­toire français ?

Biblio­gra­phie

Attias-Donfut, Clau­dine, et Fran­çois-Charles Wolff. « La dimen­sion subjec­tive de la mobi­lité sociale ». Popu­la­tion (french edition), 2001, 919‑58.

Brin­baum, Yaël, et Cathe­rine Delcroix. « Les mobi­li­sa­tions fami­liales des immi­grés pour la réus­site scolaire de leurs enfants : Un nouveau ques­tion­ne­ment sur l’investissement éducatif des milieux popu­laires ». Migra­tions Société 164, nᵒ 2 (2016): 73.

Delcroix, Cathe­rine, Ombres et lumières de la famille Nour. Comment certains résistent face à la préca­rité, 2013 (2001) 3ème édition augmentée, Petite Biblio­thèque Payot, Paris

Durkheim, Émile. Éduca­tion et socio­logie, 4e éd. Paris, Presses univer­si­taires de France, 1922, ed, 1980.

Schnapper, Domi­nique. Qu’est-ce que l’intégration ? Galli­mard, 2007.

Tiberj, Vincent, « Inté­gra­tion », Socio­logie [En ligne], Les 100 mots de la socio­logie, mis en ligne le 01 décembre 2014 http://​jour​nals​.opene​di​tion​.org/​s​o​c​i​o​l​o​g​i​e/2484

Zeroulou, Zaihia. « Mobi­li­sa­tion fami­liale et réus­site scolaire ». In : Revue euro­péenne des migra­tions inter­na­tio­nales, vol. 1, n°2, Décembre 1985. Géné­ra­tions nouvelles. pp. 107–117

Notes

Notes

Notes
1 Dans le cadre de la thèse en cours de Wan, Liyun « Les effets des poli­tiques d’ac­cueil sur l’in­té­gra­tion des familles de réfu­giés syriens en France et en Alle­magne. Une recherche ethno­gra­phique compa­ra­tive », Univer­sité de Stras­bourg, sous la direc­tion de Cathe­rine Delcroix. L’en­quête de terrain adopte une approche ethno­gra­phique sur trente familles de réfu­giés syriens réins­tallés à Stras­bourg et à Franc­fort depuis 2011.
2 L’expression est tirée des entre­tiens de la rencontre avec un conseiller d’orientation.
3 Pour protéger l’identité des enquêtés, des pseu­do­nymes leur ont été attribués.
4 UPE2A, Une Unité péda­go­gique pour élèves allo­phones primo-arrivants
5 Wolff a montré l’importance de prendre en compte du le senti­ment subjectif de réus­site à propos de la mobi­lité sociale. Attias-Donfut, Clau­dine, et Fran­çois-Charles Wolff. « La dimen­sion subjec­tive de la mobi­lité sociale ». Popu­la­tion (french edition), 2001, 919‑58.