AAC : Dossier « Questions raciales /​questions urbaines », terrains & travaux — LIMITE : 21/​02/​2021

Ce dossier de terrains & travaux ambi­tionne de réin­ter­roger l’articulation entre ques­tions raciales et ques­tions urbaines, en l’abordant sous l’angle singulier de la fabrique de la race par les poli­tiques urbaines. Comment l’urbain et les disposi­tifs publics qui y sont asso­ciés façon­nent-ils les divi­sions et les hiérar­chies raciales, notam­ment à l’échelle des « quartiers » – ghettos étasuniens, quartiers d’immigration, bidonvilles à flancs de ravines ou campements ?

Depuis le travail pionnier de Colette Guil­laumin, de nombreuses études dressent un constat commun : même dans des sociétés qui se veulent « aveu­gles à la race », des caté­gories raciales demeurent en usage comme caté­gories de sens commun, et contin­uent de façonner les rapports sociaux – les rela­tions sociales quoti­di­ennes comme le fonc­tion­nement routinier des insti­tu­tions. Cela s’observe en Amérique du Nord, mais aussi en Afrique du Sud post-apartheid, ou encore en Europe, y compris en France. L’usage, parfois implicite, de ces caté­gories est souvent associé aux ques­tions que pose l’existence de ghettos ou de banlieues popu­laires, en parti­c­ulier au sein de l’action publique. Les mani­fes­ta­tions qu’a suscitées, dans plusieurs pays, la mort de Georges Floyd, homme noir améri­cain tué par un policier, l’illustrent une fois encore : la police est accusée de violenter spéciale­ment les personnes racial­isées qui sont rési­dentes, en même temps, d’un quartier popu­laire. Par contraste, il a été maintes fois rappelé que le passage à tabac d’un produc­teur de musique français noir par des policiers le 21 novembre 2020 était survenu « en plein cœur de Paris ».

Dans la tradi­tion de l’École de Chicago, les ques­tions raciales et les ques­tions urbaines avaient d’emblée été pensées ensemble. En France, alors que les sciences sociales de l’urbain se sont consti­tuées à partir de cette tradi­tion, elles ont longtemps oblitéré cette dimen­sion raciale, davan­tage présente dans des travaux pionniers sur les migra­tions inter­na­tionales et les rela­tions intereth­niques, prolongeant les réflex­ions de Georg Simmel sur l’étranger dans la ville. Aujourd’hui, ces deux domaines conver­gent pour se saisir de la fabrique de la race et de l’ethnicité dans les études urbaines.

Ce dossier se propose d’accueillir des contri­bu­tions de toutes les disci­plines des sciences sociales étudiant, de manière empirique, l’imbrication entre ques­tions raciales et poli­tiques urbaines. Les arti­cles pour­raient en parti­c­ulier inves­tiguer la situ­a­tion majori­taire de façon complexe, ancrée et dynamique (à partir des travaux émer­gents sur la blan­chité par exemple) et explorer les rela­tions inter- et intra-minori­taires : quels rapports se nouent entre la multi­plicité des classe­ments sociaux fondés sur l’origine (essen­tial­isés à des degrés divers), le genre, l’âge et la classe, et le quartier comme caté­gorie et niveau d’action publique ? Par ailleurs, nous encour­a­geons les contri­bu­tions qui cherchent à artic­uler ce qui relève, d’un côté, de l’usage d’outils tech­niques (comme les statis­tiques) et de l’autre, des choix discré­tion­naires des inter­mé­di­aires de l’action publique terri­to­riale. Les contri­bu­tions veilleront aussi à préciser qui est racialisé et selon quels critères, quelles sont les fron­tières externes et internes mouvantes des groupes construits comme raciaux, et quelles représen­ta­tions de ces groupes racial­isés sont ainsi produites.

Surtout, la dimen­sion spatiale de cette fabrique de la race devra être inter­rogée fine­ment : dans quels contextes socio-spatiaux s’inscrivent ces poli­tiques publiques ? Comment se conjuguent les poli­tiques qui restreignent les contacts entre les groupes de façon durable (comme la construc­tion de loge­ments sociaux ne pouvant accueillir de grandes familles) ou tempo­raire (comme l’interdiction de l’accès aux piscines munic­i­pales aux non-rési­dents de Neuilly-sur-Seine durant l’été) ? Comment de telles mesures participent-elles de la (re)production matérielle de la mise à l’écart et de la construc­tion de l’image des groupes ciblés ? Une atten­tion parti­c­ulière pourra être portée à la façon dont s’articulent les pratiques des citadins et l’intervention des pouvoirs publics dans les lieux publics et les espaces résidentiels.

Les propo­si­tions pour­ront ainsi porter sur les poli­tiques de la ville, la réno­va­tion ou le renou­velle­ment urbain, les poli­tiques de loge­ment et spéciale­ment « de peuple­ment », les disposi­tifs d’accueil ou d’éviction des migrant·es en ville ; et toute poli­tique ou dispositif d’action publique prenant pour échelle ou référent priv­ilégié un ou des quartiers popu­laires – disposi­tifs sécu­ri­taires ou policiers notam­ment, mais aussi économiques, fiscaux, éducatifs, etc. Les axes suiv­ants, seule­ment indi­catifs, invi­tent à appro­fondir et renou­veler les connais­sances sur des théma­tiques déjà explorées, et à iden­ti­fier des aspects ou théma­tiques moins étudiés qui parais­sent heuristiques :

– Comment les poli­tiques urbaines « aveugle à la couleur » font-elle exister la race ? Dans le prolonge­ment des recherches qui ont mis au jour la manière dont le quartier, à la fois comme espace et comme caté­gorie, devient sail­lant dans des disposi­tifs de poli­tiques publiques, les propo­si­tions s’attacheront à préciser comment l’espace permet de désigner indi­recte­ment la race – mais aussi de la définir – et comment il est symbol­ique­ment racialisé en retour. Sous cet angle, des travaux robustes ont bien docu­menté la dimen­sion raciale de l’invention des « banlieues ». Afin de les prolonger, nous invi­tons des contri­bu­tions dépas­sant le seul constat d’une sail­lance de la race, pour docu­menter les logiques qui mènent à définir des caté­gories selon un critère racial en lien avec d’autres critères, et les fron­tières des caté­gories ainsi constituées.

– Un legs colo­nial ? Sans postuler une conti­nuité, il s’agit de pour­suivre les travaux qui ont montré comment des modes de caté­gori­sa­tion et d’administration colo­niale des popu­la­tions ont été réin­vestis par les poli­tiques munic­i­pales dans les métrop­oles, dans les quartiers popu­laires et les terri­toires ultra-marins.

– Le rôle des disposi­tifs publics sécu­ri­taires. Comment artic­u­lent-ils la race, le « quartier » et la sécu­rité ? A côté des violences et discrim­i­na­tions mani­festes, nous invi­tons à étudier égale­ment la manière dont une large gamme d’actions sécu­ri­taires et poli­cières participent de la stig­ma­ti­sa­tion, à la fois, d’un espace, et des minorités qui y sont asso­ciées : iden­ti­fi­ca­tion d’une zone comme « sensible » ou à risque, inten­sité et mise en visi­bilité (équipement…) d’une présence poli­cière, opéra­tions de police ciblées, modal­ités de répres­sion des émeutes, etc. Les contri­bu­tions pour­ront montrer comment la racial­i­sa­tion ainsi produite façonne ou remodèle les subjec­tiv­ités des groupes-cibles, et de celles et ceux qui en sont les témoins.

– Les effets raciaux et terri­to­riaux des disposi­tifs publics de gestion de crise. Les effets de l’appartenance aux minorités raciales et aux quartiers popu­laires se conjuguent, en lien avec la classe et le genre, pour produire des formes spéci­fiques ou spéciale­ment aiguës d’inégalités, souvent invis­i­bil­isées, et moins docu­men­tées – spéciale­ment pour les femmes racial­isées des zones déshéritées des villes. La surv­enue de crises sani­taires ou clima­tiques tend à en révéler l’ampleur ; leur gestion peut en modi­fier le cours, comme par exemple dans le cas de l’ouragan Katrina qui a dévasté La Nouvelle-Orléans en 2005.

– Résis­tances, conflits et contourne­ments. Nous encour­a­geons l’analyse des conflits et des rapports de forces qui traversent l’action publique sur ces ques­tions, en docu­men­tant les résis­tances, les contourne­ments, les contes­ta­tions silen­cieuses ou stri­dentes que ces assig­na­tions raciales susci­tent. Comment les groupes concernés se réfèrent-ils symbol­ique­ment au quartier en retour, pour peser dans les déci­sions publiques ou s’y opposer ? Les réper­toires d’action asso­ciés, dans le cadre de conflits, à l’ethnicité, la nation­alité, le genre, la classe ou la reli­gion sont-ils concur­rents ou distincts de ceux qui se réfèrent à la race ? Comment les personnes en charge de l’action publique tentent-elles de résister aux processus dans lesquels elles se trou­vent embar­quées, ou aux discours portés par d’autres intervenant·es ? Il s’agit de docu­menter les inflex­ions, les déplace­ments, les recom­po­si­tions, voire les renverse­ments que ces résis­tances produisent.

Les contri­bu­tions s’appuieront sur des enquêtes empiriques soigneuse­ment docu­men­tées, en précisant les terrains et méth­odes adop­tées (archives, docu­ments, entre­tiens, obser­va­tions ethno­graphiques, ques­tion­naires…). Les arti­cles, de 50 000 signes maximum (espaces, notes et bibli­ogra­phie compris), accom­pa­gnés d’un résumé de 150 mots et de 5 mots-clés en français et en anglais, devront parvenir sous forme élec­tron­ique (format Word, cf. indi­ca­tions ci-dessous pour la mise en forme des textes) aux coordinateurs/​trices du numéro avant le 28 février 2021 aux adresses suivantes :

  • Élise Palo­mares : elise.palomares@univ-rouen.fr
  • Guil­laume Roux : guillaume.roux@umrpacte.fr

Les consignes rela­tives à la mise en forme des manu­scrits sont consulta­bles sur le site de la revue : http://​tt​.hypotheses​.org/​c​o​n​s​i​g​n​e​s​-​a​u​x​-​c​o​n​t​r​i​b​u​t​e​u​r​s​/​m​i​s​e​-​e​n​-forme

terrains & travaux accueille par ailleurs des arti­cles hors dossier théma­tique (50 000 signes maximum), qui doivent être envoyés à :

  • Vincent-Arnaud Chappe : vincent-arnaud.chappe@ehess.fr
  • Milena Jaksic : milenajaksic@gmail.com

Pour plus de détails, merci de consulter le site de la revue : http://​tt​.hypotheses​.org

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