Une politique française plus sélective qu’attractive envers les étudiants étrangers

Fin 2018, le gouverne­ment a annoncé, dans le cadre du programme « Bien­v­enue en France » une série de mesures visant explicite­ment à attirer davan­tage d’étudiants en France, dont celle, parti­c­ulière­ment critiquée, de frais d’inscription différen­ciés pour les étudi­ants extra-commu­nau­taires. Cette vague de mesures, validée par le Conseil d’Etat le 1er juillet dernier, a déclenché des débats relatifs à la place des migra­tions étudi­antes en France. En parti­c­ulier, ce programme est parfois critiqué par les tenants d’une poli­tique migra­toire restric­tive qui le juge incitatif.

Les migra­tions étudi­antes sont tradi­tion­nelle­ment comp­tées dans les flux migra­toires, bien que cela fasse l’objet de débats[1]. Le nombre d’étudiants étrangers en France a forte­ment augmenté, passant de 30 000 en 1971 à 260 000[2] en 2017. De 2008 à 2017 notam­ment, la délivrance de titres pour les étudi­ants étrangers a augmenté de d’un peu plus de 50% quand la hausse du nombre de titres au global était de 35% sur cette même période. Depuis 10 ans toute­fois, l’augmentation est moins marquée en France que dans d’autres pays de l’OCDE ou « émer­gents ». Pour preuve, encore 3ème pays d’accueil en 2012 derrière les Etats-Unis et le Royaume-Uni, la France s’est fait dépasser par l’Australie en 2012 puis par l’Allemagne en 2017. De plus, compar­a­tive­ment aux évolu­tions d’autres flux migra­toires observés depuis 10 ans vers la France, le flux d’étudiants augmente moins vite que celui des réfugiés, mais plus vite que l’immigration économique (l’immigration famil­iale étant quasi­ment stable).

Des recherches récentes se sont intéressées au lien entre poli­tiques migra­toires et migra­tions étudi­antes. Les socio-démo­graphes Lama Kabbanji et Sorana Tomas ont ainsi exploré dans la durée, de la fin des années 70 jusqu’à nos jours, les effets pluriels et évolu­tifs des poli­tiques visant les étudi­ants étrangers sur l’évolution des migra­tions étudi­antes[3]. Plusieurs résul­tats de cette recherche sont éclairants pour informer le débat public sur ces sujets et décon­struire certaines idées reçues.

D’abord, les auteures contribuent à décon­struire l’idée d’un lien causal exclusif entre poli­tiques migra­toires et flux migra­toires. Si elles étab­lis­sent bien un effet des poli­tiques sur les flux, elles précisent que d’autres facteurs entrent en jeu, tels que l’évolution de l’accès à l’éducation ou les inci­ta­tions à la mobilité dans les pays d’origine. De plus, ce lien causal doit être nuancé : les poli­tiques en direc­tion des étudi­ants étrangers sont fluc­tu­antes, faisant alterner des péri­odes jalon­nées de mesures restric­tives (impo­si­tion d’un visa de long séjour en 1986, en 1993 lois Pasqua en 1993, circu­laire Guéant en 2011) et des péri­odes d’ouverture (entre 1998 et 2003). Ces oscil­la­tions se retrou­vent en partie dans les évolu­tions des flux d’étudiants étrangers en France. En effet, durant la période 1998 – 2003 l’augmentation est parti­c­ulière­ment forte : +75%. La part de ce motif d’admission a aussi augmenté sensi­ble­ment rela­tive­ment aux autres motifs (profes­sionnel, familial) dans le cadre de poli­tiques de plus en plus sélec­tives, dont le tour­nant assumé inter­vient en 2003 avec la poli­tique dite « d’immigration choisie » visant les travailleurs les plus « qual­i­fiés », mais aussi les étudi­ants les plus « talentueux », par contraste avec une immi­gra­tion dite « subie »[4].

Néan­moins, et contraire­ment à l’idée reçue de « submer­sion migra­toire », les auteures soulig­nent que ces poli­tiques de plus en plus sélec­tive ont eu pour effet, entre 2003 et 2017, de ralentir l’augmentation des migra­tions étudi­antes par rapport à la période précé­dente. On observe ainsi certaines fluc­tu­a­tions impor­tantes durant cette période, en parti­c­ulier du fait de la circu­laire Guéant[5], qui a provoqué une baisse notable des premiers titres de séjour accordés, passant de 64 928 en 2011 à 58 857 en 2012, et qui a parti­c­ulière­ment touché les étudi­ants africains. Cette analyse inscrit les mesures récentes d’augmentation des frais de scolarité dans la conti­nuité de poli­tiques de plus en plus sélec­tives ces 15 dernières années. Cette sélec­tivité est para­doxale car ces mesures sont qual­i­fiées de « poli­tiques d’attractivité » par leurs promoteurs.

Enfin, au-delà des effets quan­ti­tatifs de la sélec­tivité, ses effets qual­i­tatifs ne doivent pas être perdus de vue. En effet, la sélec­tivité encore accrue par les mesures récentes, impacte la compo­si­tion des migra­tions étudi­antes, c’est à dire l’origine géographique et sociale des étudi­ants, le type d’établissement fréquenté, leur filière d’étude, ou encore les sources de finance­ments des études.

Les étudi­ants, notam­ment africains, qui effectuent une mobilité inter­na­tionale en France, sont forte­ment sélec­tionnés en fonc­tion de leurs orig­ines sociales (niveau d’études, profes­sions). Ainsi 60 % de ces étudi­ants ont au moins un parent diplômé du supérieur, dont 40 % ont au moins un parent diplômé d’un master ou d’un doctorat. Des taux bien supérieurs à la moyenne dans les pays d’origine, mais aussi en France.[6] A contrario, cela veut dire que les étudi­ants étrangers sans ressources culturelles ou finan­cières famil­iales ont aujourd’hui peu de chances de pouvoir étudier en France.

Comme le soulig­nent les auteures, si cette sélec­tivité appa­raît extrême­ment forte pour les étudi­ants africains, elle est égale­ment impor­tante pour les étudi­ants asia­tiques et sud-améri­cains (et dans une bien moindre mesure pour les étudi­ants européens). Certes, les étudi­ants asia­tiques et sud-améri­cains béné­fi­cient davan­tage de bourses françaises pour les premiers, de bourses octroyées par les gouverne­ments des pays d’origine pour les seconds. Néan­moins, il n’est pas du tout certain que ces bourses perme­t­tent de compenser l’augmentation récente des frais d’inscription. En parti­c­ulier, cette dernière peut avoir des effets dissuasifs pour les étudi­ants qui accor­dent une impor­tance parti­c­ulière au coût de la scolar­i­sa­tion, nombreux parmi ceux orig­i­naires de pays d’Asie. Les asso­ci­a­tions d’étudiants d’origine asia­tique étaient d’ailleurs aussi présentes dans les mobil­i­sa­tions contre l’augmentation des frais de scolarité. Leur présence aux côtés des asso­ci­a­tions d’étudiants africains et d’Amérique Latine contribue ainsi à redessiner le paysage des mobil­i­sa­tions d’étudiants étrangers en France, longtemps occupé par les asso­ci­a­tions d’étudiants provenant des anci­ennes colonies françaises, d’Afrique en particulier.

A l’encontre des simpli­fi­ca­tions et idées reçues, notam­ment s’agissant des effets de poli­tiques soi-disant « attrac­tives » et « inci­ta­tives » pour les étudi­ants étrangers, les conséquences de ces poli­tiques sur les mobil­ités étudi­antes et sur leurs muta­tions profondes méri­tent d’être mieux docu­men­tées et connues par le plus grand nombre.

Par Désinfox Migra­tions, août 2020

[1] A titre d’exemple, le terme de mobilité est employé par le ministère de l’enseignement supérieur et acte mieux le fait que les étudi­ants ne sont « migrants » que le temps de leurs études, pour la plupart.

[2] Source campus France pour 2017. Néan­moins, il est diffi­cile de s’y retrouver dans les différents chiffres car les champs et concepts varient beaucoup.

[3] Lama Kabbanji et Sorana Tomas, Poli­tiques migra­toires et sélec­tivité des migra­tions étudi­antes en France : une approche socio-démo­graphique, CIEMI, 2020/​2 n°180, p. 37 – 64. Acces­sible sur le lien 

[4] Article cité de Lama Kabbanji et Sorana Tomas, p. 42.

[5] Cette circu­laire dite « circu­laire Guéant » visait à restreindre la possi­bilité pour les étudi­ants diplômés en France d’y travailler. Elle a été abrogée dès l’année suiv­ante, en 2012.

[6] Source : https://​bit​.ly/​2​WXiYLR