AAC : “Saisir le murmure du monde. Récits de soi en migration”, Numéro thématique de Hommes & Migrations — LIMITE : 20/​07/​2020

Coordinatrices du dossier

  • Mari­anne Amar (MNHI, IC Migra­tions, ISP)
  • Sylvie Aprile (Univer­sité Paris Nanterre, ISP, IC Migrations)
  • Anouche Kunth (CNRS – IRIS EHESS, IC Migrations)
  • Isabelle Lacoue-Labarthe (Sciences Po Toulouse, LaSSP)

Présentation générale

Placé dans la lignée d’une histoire « par en bas » atten­tive aux voix des « invis­i­bles », ce dossier de la revue Hommes et Migra­tions, éditée par le Musée national de l’histoire de l’immigration, souhaite reprendre l’histoire des migra­tions à travers la ques­tion des récits, approchée dans leur diver­sité : ceux des migrants, entre­laçant généra­tions, genre, statuts, temps et terri­toires, mais aussi ceux des autres acteurs – porte-parole, inter­mé­di­aires et tous ceux qui écoutent (ou pas) la voix des migrants.

Rendre compte de la complexité des trajectoires

Les récits indi­viduels perme­t­tent d’abord de rendre compte, dans l’espace, de la dimen­sion transna­tionale des parcours. Ils mettent aussi en lumière, dans le temps, les moments de rupture, les bifur­ca­tions, les méan­dres, les attentes, les retours et allers-retours, les accéléra­tions, les temps faibles et temps d’arrêt. A chacune des étapes, les récits révè­lent aussi la part d’aléas, d’arbitraire et de hasard, le déploiement de plusieurs possi­bles, de plusieurs choix – certains contraints, d’autres plus libres. En ce sens, ils rendent lisible la capacité d’agir des migrants (agency), approche désor­mais clas­sique des études migra­toires. Enfin, ils perme­t­tent de dévoiler, de recon­stituer des itinéraires que les archives ne peuvent pas faire surgir d’emblée, car la vie du migrant s’y trouve trop dispersée, trop frag­mentée, entre différents fonds et différents espaces géographiques. Dans cet ensemble, nous souhaitons accorder une place centrale aux récits de soi contraints par les condi­tions et le contexte de leur énon­ci­a­tion. Soit les adresses à l’autorité et l’ensemble des récits produits à l’intention des inter­mé­di­aires et acteurs de « l’entre-deux » qui jalon­nent la trajec­toire migratoire.

Les adresses à l’autorité

Les adresses, et plus générale­ment les récits biographiques produits dans le cadre des procé­dures liées aux droits et aux statuts, constru­isent une autre histoire du poli­tique. Ils en écrivent un récit « par en bas », qui la complète, la nuance et permet de confronter l’édiction des normes et des règles à leur mise en œuvre. Ces récits biographiques peuvent être écrits sur injonc­tion des insti­tu­tions, ou être élaborés pour s’opposer à une déci­sion. À titre d’exemples : pour demander à entrer dans un statut et à en faire respecter les termes ; pour faire valoir un droit poli­tique ou obtenir une natu­ral­i­sa­tion ; pour contester le refus du renou­velle­ment d’une carte, une déci­sion d’expulsion, un interne­ment, une mise à l’écart ; pour avoir accès à des subsides ou à des droits sociaux.

En chacune de ces occa­sions, les argu­ments débor­dent souvent de ce que demande l’institution, pour raconter une vie tout entière. Nous souhaitons mettre en lumière les condi­tions d’énonciation, leurs silences, les espaces dans lesquels ils s’expriment et leur audi­bilité. Nous souhaitons aussi montrer la pluralité des récits pour une même trajec­toire : récits recon­fig­urés en fonc­tion des différents inter­locu­teurs ; récits croisés des membres d’un mê« les sont le lieu de la nostalgie ? institutions.s insirutri­on­s­tique des récits.me groupe familial ; récits succes­sifs inlass­able­ment réécrits pour contourner les échecs et les refus. Car les manières de se dire et de s’écrire peuvent être à la fois le lieu d’une négo­ci­a­tion, d’une soumis­sion ou d’une résis­tance à l’autorité.

En tout cas, cette produc­tion de récits s’inscrit dans le temps long des migra­tions, mais sur un rythme qui va s’accélérant depuis le second vingtième siècle au fur et à mesure de l’élargissement et de l’individuation des poli­tiques publiques, qui va de pair avec une exigence crois­sante de récits biographiques.

Faire place aux intermédiaires

Sous le terme d’intermédiaire, nous voulons accorder une place spéci­fique aux acteurs de l’entre-deux, soit ceux qui agis­sent et écrivent pour les migrants, ou en leur nom, tout au long des trajec­toires migra­toires. Ils peuvent être des porte-parole, ou des proches qui jouent un rôle d’intercesseur. On inclura aussi dans cet ensemble traduc­teurs et inter­prètes, les écrivains publics ou les agents au guichet. On peut y ajouter les passeurs et tous ceux qui inter­vi­en­nent dans l’économie de la migra­tion légale ou non, ceux qui gèrent les lieux de passage, d’attente et de contraintes, les asso­ci­a­tions d’aide aux migrants et aux réfugiés, les médecins égale­ment. Tous peuvent à la fois faire récit, ou en être le destinataire.

Faire entendre le silence ou les récits empêchés

Faire entendre les récits, sans réussir à saisir ceux qui sont empêchés, les mémoires trouées, les paroles inaudi­bles, c’est prendre le risque de retomber dans une histoire linéaire et sûre d’elle-même. Il faudrait donc aussi écrire cette histoire par son hors champ, là où se tien­nent ceux qui sont restés invis­i­bles et inaudibles.

En ce domaine, nous proposons de faire le détour par les travaux qui portent sur le trauma, sur l’indicible, sur la violence que peut signi­fier l’obligation de faire récit pour répondre aux injonc­tions et processus admin­is­tratifs, et sur ses conséquences – silences, dissim­u­la­tion, inven­tion, etc.

Écrire des lieux, jouer des échelles

Nous enten­dons réfléchir à ces narra­tions dans la dynamique des jeux d’échelle. Les récits de migra­tion constru­isent toujours des récits de lieux : espaces limi­naires (entrée sur le terri­toire mais aussi consulats) ; guichets ; lieux de transit et d’attente ; lieux de contrainte et d’internement, etc.

À travers l’évocation par les migrants de ces lieux précis, émer­gent des situ­a­tions vécues en tension : une mise à l’épreuve de soi, des affects, des projets, des rapports de pouvoir. Ce travail sur les lieux permet donc aussi de nourrir la réflexion sur la loi, les poli­tiques migra­toires et leur appli­ca­tion, et de faire lien avec le collectif des statuts et des droits.

Anonymes et figures connues

La ques­tion des récits des migrants et réfugiés s’inscrit dans la volonté de faire entendre ceux que l’on nomme « les sans voix », souvent laissés à l’écart d’une histoire des poli­tiques publiques et de leur construc­tion. Mais nous souhaitons égale­ment reprendre l’histoire d’un certain nombre de figures connues, en écrivant une autre biogra­phie à partir de leur statut de migrant ou de réfugié.

Récits de migrants, récits de migration

Il nous semble impor­tant de ne pas nous cantonner aux récits qui diraient la seule expéri­ence migra­toire. Dans ce cadre, nous proposons d’aller explorer des archives qui ne sont pas consti­tuées par la migra­tion. Nous souhaitons ainsi faire exister les migrants autrement, dans leurs regards posés sur les sociétés traver­sées, sur les « voisins » ou les contextes poli­tiques. Nous souhaitons aussi signaler, par ce biais, la pluralité des iden­tités et esquisser une histoire plus intime de la migra­tion. A cet égard, les récits de migrants peuvent mettre en lumière ce qui s’avère souvent si diffi­cile à saisir : les socia­bil­ités quoti­di­ennes, les liens noués avec la société d’accueil, un processus d’installation. Il s’agira aussi, dans ce cadre, de réfléchir à la réap­pro­pri­a­tion de ces récits par la littéra­ture et la fiction.

Modalités de candidature

  • Les propo­si­tions sont à envoyer à hmrecits@palais-portedoree.fr le 20 juillet 2020 au plus tard.
  • Ce numéro d’Hommes et migra­tions est ouvert à l’ensemble des disci­plines et des aires géographiques (pays de départ, de transit ou d’arrivée). Du point de vue de la chronologie, nous souhaitons pouvoir couvrir l’ensemble de la période contem­po­raine, depuis le début du XIXe siècle. Les arti­cles portant sur la période d’avant 1945 sont notam­ment les bienvenus.
  • Les propo­si­tions feront l’objet d’un texte de 1000s environ. Il indi­quera la théma­tique retenue, les sources util­isées (archives, entre­tiens etc.) et une courte bibli­ogra­phie (5 à 10 titres principaux).
  • Les auteurs, dont la propo­si­tion aura été choisie, devront remettre un texte d’environ 30 000s, selon le calen­drier ci-dessous.

Calendrier prévisionnel

  • 20 juillet 2020 : Date limite de récep­tion des propositions
  • Mi-Septembre 2020 : Sélec­tion des propo­si­tions et cour­riers aux auteurs
  • Début mars 2021 : Remise des articles
  • Début mai 2021 : Version finale des textes, après relec­tures et évaluations
  • Juillet 2021 : Sortie du numéro